#1 Malevil, Robert Merle

16 février 2021
Robert Merle, Malevil, Collection Folio (n° 1444), Parution : 03-03-1983, 640 pages.

1977, dimanche de Pâques, dans la profonde cave du château de Malevil, Emmanuel Comte tire du vin avec La Menou, sa vieille bonne, mégère parfois, serviable toujours, aidée par son fils Momo, déficient intellectuel. Ses trois amis d’enfance lui rendent visite : Peyssou, un costaud paysan, Colin un homme malin mais susceptible et Meyssonnier, humaniste et communiste pour lequel nos amis manoeuvrent une élection comme maire. Est également présent Thomas, thésard en géologie logeant au château, intelligent mais n’appartenant pas à ce milieu rural.

“Une poignée d’hommes perdus dans un monde vide.”

ROBERT MERLE – Malevil

Une ou plusieurs bombes atomiques ravagent la France et probablement le monde. Protégés par la pierre les six comparses sont épargnés et se retrouvent isolés dans un monde désolé. Comment survivront-ils ? Le peuvent-ils seulement ? L’électricité est coupée, la nature calcinée, la faune disparue, le ciel est gris et le soleil absent : tout est silence et grisaille. Ceux qui ont une famille l’ont sans doute perdue.

Pourtant, retranchée dans la forteresse de Malevil avec quelques victuailles, la petite société se reconstitue sous l’impulsion d’Emmanuel, leader manipulateur mais visionnaire, pour le bien des hommes dont il a la charge et leur héritage (Il m’a un peu rappelé le personnage de Rivière dans Vol de nuit). Dans ce monde post-apocalyptique, ni vraiment futuriste ni vraiment féodal, nos personnages retournent à des préoccupations primaires : se nourrir, boire, se vêtir et se chauffer, et qui sait, peut être collaborer avec d’autres survivants. À moins qu’ils doivent s’en protéger ?

Je n’en dis pas plus sur l’intrigue du roman pour ne pas gâter sa lecture.

6 et 9 août 1945, bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki par l’armée des USA

Malevil se présente comme le journal d’Emmanuel, épisodiquement corrigé de commentaires postérieurs de Thomas. Robert Merle est un magnifique conteur : on se glisse dans ce monde sans vie, on partage le drame de ces hommes qui n’ont plus rien à transmettre. On voit et on ressent les personnages et leur environnement. On s’enthousiasme pour leurs progrès.

Au fond, toutes ces machines qui étaient supposées faciliter notre tâche, auto, téléphone, tracteur, tronçonneuse, broyeur de grain, scie circulaire, elles la facilitaient, c’est vrai. Mais elles avaient aussi pour effet d’accélérer le temps. On voulait faire trop de choses trop vite. Les machines étaient toujours là, sur vos talons, à vous presser.

ROBERT MERLE – Malevil

Malevil évoque le charme qu’on peut parfois éprouver pour un passé non connu, moins technique et plus agraire. Le lien social est intense entre des individus condamnés à coopérer pour survivre. Nous sommes bien loin des anti-héros esseulés de notre époque individualiste décrits par Houellebecq (par exemple ici). Pourtant, il faudrait être bien présomptueux ou inconscient pour sombrer dans la facilité du c’était mieux avant face à des conditions de vie particulièrement difficiles. On est aussi conscient que la société de Malevil doit beaucoup à la grandeur d’âme de ses héros.

Malevil pose plusieurs questions existentielles, pas toujours directement ; sur la nature humaine, sa condition et sa destinée.

Dans un tel archaïsme, qui oserait refuser l’affirmation d’un primat des conditions matérielles sur les idées ? Nécessairement, la question du libéralisme économique ne se pose pas dans une situation aussi contrainte. Quelle place pour l’universalisme lorsqu’on n’est pas sûr de pouvoir nourrir ses camarades ? Quel rôle pour la monogamie et l’institution du mariage dans une société très majoritairement masculine ? Pourtant, même dans cette proto-société des choix politiques peuvent être faits. Quelle place pour la collégialité ? Quelle place pour le leadership ? Malevil c’est aussi la spiritualité. L’idée de Dieu peut-être survivre à une telle catastrophe ? Une société peut-elle se passer de religion ? L’impossible retour en arrière, la transmission, le partage, la fraternité, …

J’ai trouvé ce récit particulièrement entrainant et les thèmes abordés très riche. Je n’ai pas décollé de ce roman depuis trois jours.

Nuage atomique, comme ça qu’les mots viennent“.

NEKFEU – Malevil

À titre personnel, il s’agit donc d’une super découverte littéraire que je dois à … Nekfeu. malevil est en effet le nom de la piste 14 de la don dada mixtape vol 1 de Alpha Wann. C’est la deuxième fois que je découvre un roman grâce au rappeur après le génial et magnifique Martien Eden de Jack London.

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One comment on “#1 Malevil, Robert Merle

  1. Super article, merci Nicolas